Moi aussi j'ai été jeune mais vous ne le voyez plus

Lolita

Pourquoi les mots « libre » « libération », « liberté » « libérateur » ont eu autant d’importance au cours de ma vie ? Pourquoi l’injustice m’a toujours mise hors de moi et m’a parfois fait prendre des risques inutiles ou utiles ?

Repères
– 5 juin 1941 – Soirée

Je suis née pendant que ma mère vomissait les fraises, rapportées de la campagne par mon père l’après-midi même ainsi que la crème fraîche (qu’il avait échangé contre quelques heures de travail) et qu’elle avait goulûment mangé 3 heures avant ma venue. Faut dire que ça la changeait des rutabagas et autres topinambours. Les infir¬miè¬res l’engueulaient. Le médecin râlait. Et dehors il y avait la guerre. Pourquoi j’aurais respiré ? J’ai découvert la pesanteur, la tête en bas, les pieds tenus fermement, le médecin m’a frappée ! En colère, j’ai répliqué
« Ooouuiiinnnn » et j’ai serré les poings. Je ne les ai jamais desserrés…
Occupation.
Mère Française (Mayenne/ Nord/Picardie)
Père Espagnol. (Andalousie/
Extramadura) arrivé en France en 1917. Il avait cinq ans…
Elle adorait danser. Lui non… mais accompagnait ses copains et leur demandait de faire venir à leur table la fille qu’il avait repéré sur la piste de danse… Olé !
Mariage en septembre 1940.
Elle avait 18 ans, lui 28.
9 mois plus tard : Moi…
Etre enceinte en 1940/1941 : deux files d’attente devant les magasins, les femmes enceintes, prioritaires, et les autres… Maris disparus ou prison¬niers… Les enceintes sont des salopes forcément. Les insultes, les menaces, les cailloux reçus, des coups parfois.
J’ai forcément subi, vécu la peur, la honte, la douleur de ma mère. Estomac noué, mains protégeant son ventre.
Avril 42 : L’amie de ma mère, Jeannine, a raté la soupe et le goûter (organisé par le Secours National de Pétain, pour les femmes enceintes et les mères allaitant.). Ma mère poussa mon landau jusqu’à Saint Ouen. Et le piège se referma.
Charles **, le mari de Jeannine, avait été arrêté pour terrorisme. Communiste, ayant combattu en Espagne, il avait pris cette place de gardien de façon à avoir accès aux caves : il ronéotait l’Humanité… entre autre… Les policiers Français en civil arrêtaient toutes les personnes qui frappaient à la porte.
Le 2 pièces avait été complètement retourné. Les deux femmes restèrent plusieurs jours enfermées dans cet appartement, surveillées en permanence, même aux toilettes.
J’ai forcément vécu la terreur de ces deux jeunes femmes.
Torturé pendant plusieurs jours ou semaines, je ne sais pas, Charles a dit qu’il parlerait si on lui laissait voir sa femme et son fils. Il les a vus. Il n’a jamais parlé. Il a été fusillé en Août 1942.
Questionné sur sa femme, il affirma que c’était une pauvre fille qu’il avait engrossé et épousé par obligation, quant à sa copine, ma mère, pour se marier avec un Espagnol, fallait
pas avoir grand-chose dans le cerveau…
C’est ce qui les sauva. Ainsi que l’intervention d’un flic Français qui avait subtilisé le revolver planqué dans une pile de draps.
En fait, Jeannine était Chef de Réseau. Surveillée pendant des mois, elle ne put continuer. Trop dangereux. C’est ma mère qui prit le relais en transportant tracts, faux papiers
pour Défense de la France. Rien
de mieux comme moyen de transport qu’un landau dont les roues grincent affreusement par manque d’huile.
1947
Ma mère quitte mon père. Elle a trouvé un travail de dactylo (alors qu’elle n’a jamais vu une machine à écrire) au « Poste Parisien » sur les Champs Elysée qui deviendra la RTF. Les emplois sont proposés en priorité aux anciens Résistant (e). Logeant dans une chambre de bonne sans eau, sans chauffage, wc sur le palier, 1 lit, une petite armoire, un cageot retourné en guise de table et un salaire de fonctionnaire au plus bas, elle me met « en pension » chez une amie sûre que je vais pouvoir manger à ma faim :
Entre 6 et 13 ans j’ai vécu dans
5 familles différentes + 1 année en internat. Changé d’école 4 fois. Ça forge le caractère.
Heureusement j’ai mon Nounours
à qui raconter mes histoires.
Je découvre des adultes mesquins, tordus, suspicieux et je me jure
de ne jamais être comme eux. Je comprends vite qu’il vaut mieux être transparente, insipide. Je ne fais pas
de bruit, je ne crie pas, je ne chante pas. Mais dedans ça bout. S’il y a injustice je le dis. Ce qui me vaut des punitions. Avec mes copines je suis chef de bande.
Il paraît que j’ai des mains de pianiste ou de sage-femme. J’hésite.
Je voudrais être maçon. Construire
ma maison. Je suis devenue sténodactylo. Ma mère me voyait
dans un bureau jusqu’à la fin de
mes jours. Je suis devenue intermittente du spectacle : chef monteuse (film).
Et je suis restée pétroleuse.
1960 – RTF
Les promotions, avancements, augmentations de salaires vont aux hommes en priorité. Nous, les jeunes femmes, sommes l’avenir de la France ! Notre métier : faire des enfants et la fermer. Je suis tenace et monte facilement au créneau. Même pas peur. Je suis d’un optimisme inébranlable. Déléguée syndicale CGT je refuse de vendre le pendant féminin de la VO (Vie Ouvrière).
Motif : « c’est ensemble qu’il faut lutter » Le tricot et les recettes de cuisine dans la VO ? Ça les a bien fait rigoler.
EXISTER – S’AFFIRMER
Dur, dur… Lorsque je me suis aperçue que j’étais devenue « épouse de… » (en 1963 pour garder MON compte bancaire il a fallu l’autorisation de mon mari…)
l’intitulé de MON compte « Madame Guy… » j’ai énergiquement refusé… mais joué les idiotes en disant : « Mon mari va pas aimer qu’on l’appelle Madame ! ». J’ai gagné. J’ai de nouveau mon prénom…
TRAVAILLER – ETRE
Continuer à travailler en ayant
2 enfants d’âge très proche a aussi été une lutte. Au quotidien. LUI jouant l’inertie, le pied sur le frein. Moi pied sur l’accélérateur, prête à passer le mur du son.
1968 a fait le ménage dans les ménages.
A 40 ans j’ai repris ma liberté. Et libre je suis restée.
Et l’amour dans tout ça ?
J’ai eu plein d’amoureux, dont le dernier peu après mes 70 ans. Une belle histoire d’amour avec un jeunot de 56 ans… …si, si, qui a duré plus d’un an. Histoire suspendue pour cause de retour à Paris. J’ai dû faire un choix : rester dans ce village devenu cité-dortoir, où la seule culture pratiquée intensivement est celle des légumineuses et où je m’étiolais en attendant mon amoureux qui venait quand il pouvait et restait un jour, deux jours, parfois 3. Ou bien revenir à Paris où se trouvait ma famille, dans un quartier vivant où j’avais des amis. Où il pourrait venir quand il le voudrait et moi… Ça ne s’est pas fait. Mon amoureux m’a manqué, c’est vrai, mais c’était la seule solution.
Et en écrivant ces mots je me rends compte qu’en fait je détestais cette sensation d’être à disposition… une atteinte à ma liberté ?
Et pour ceux (celles) qui n’ont pas le moral, répétez après moi « ceux qui m’ont quittée ne me méritaient pas et ceux que j’ai quitté ne me méritaient pas non plus… » Au suivant !

Zorah

Transmettre ?
Qu’est-ce que vous transmettre ?
En vérité, je ne sais pas.
Je préférerais que l’on se rappelle
de moi comme quelqu’un
d’honnête, de tolérant, d’aimant
les gens. Donc transmettre certaines formes d’exemplarité.
Tout le monde sait que les générations suivantes n’écoutent pas les générations précédentes.
Comme le dit le fameux adage « chacun doit faire sa propre expérience ».
Je me rappelle personnellement la conduite de mon père en toutes circonstances.
J’aimerais dire aux générations qui me suivent : « Soyez curieux ! ».
La curiosité est la porte de tous les savoirs. Curieux de tout, des gens,
des livres, des idées, etc.

Colette

Née sous les bombes en Normandie de la Seconde Guerre Mondiale qui a laissé toute mon enfance dans les cauchemars, je pense aux enfants sous les bombes actuellement au Moyen Orient qui vivent le même cauchemar.
Le message que je souhaiterai laisser, c’est une humanité abandonnant la compétition afin que tous les peuples vivent en paix. Mais trouver l’harmonie sur cette terre que nous sommes en train de détruire est malheureusement un idéal loin d’être atteint et même qui se dégrade.
Je suis inquiète pour les générations à venir, même si l’Homme a su rebondir. Ici, nous avons atteint un dérèglement climatique qui peut détruire la planète.
Une petite pensée pour l’égalité homme/femme. J’ai toujours défendu le droit des femmes comme je n’avais pas le droit de vote à ma naissance et pas le droit d’avoir un carnet de chèque, pas de contraception, les trente glorieuses ont permis une évolution positive dans nos pays.
J’ai milité et bénéficié des droits pour les femmes durement acquis et que certains voudraient faire régresser.
J’espère que le rôle de la femme sera de permettre un arrêt à cette course infernale du profit par la guerre.

Jean-jean

J’ai eu une belle vie grâce à ma femme qui m’a laissé vivre mes aspirations sportives. Une maîtresse femme qui organisait les troisièmes mi-temps après les championnats de lutte.
J’ai l’impression qu’on était plus heureux dans le temps. Parce qu’il y avait plus de travail et parce qu’on se contentait de peu.
Aujourd’hui, les espèces s’éteignent.

Le temps se dérégule. Les hommes s’entretuent et veulent toujours plus et beaucoup plus rapidement.
J’ai peur que dans le futur, on mange du pain gris voire noir car le malaise est mondial.
J’espère du fond du cœur me tromper et je souhaite que nos jeunes générations connaissent la paix et le bonheur.

Joel

Message aux jeunes générations de la part d’un vieux sage un peu fou.
D’abord qui suis-je pour vous donner des conseils ?
« De mon temps… de mon temps » etc…
De mon temps, le nucléaire était réservé à une certaine élite (le Japon par exemple).
Les centrales nucléaires crachaient leurs fumées sur les projets dans les bureaux d’études.
Nous, nous avions le poste de radio et le cinématographe, à un moment avec de la couleur. La télé en noir et blanc avec d’excellents programmes qui se terminaient vers vingt trois heures avec la marseillaise que nous n’étions pas obligés de chanter.
On nous avait promis pour ces temps actuels « la civilisation des loisirs » pour tous, par pour quelques-uns. Nous y sommes.
Bon vent, bonne route et n’oubliez pas comme disait mon ancêtre Gérard de Nerval :
« L’ignorance ne s’apprend pas. »

Marie

MA LIBERTÉ
Ma liberté, longtemps je t’ai gardée,
Comme une perle rare,
Ma liberté, C’est toi qui m’as aidé à larguer les amarres.
Pour aller n’importe où, pour aller jusqu’au bout
des chemins de fortune,
pour cueillir en rêvant une rose des vents sur un rayon de lune.
Ma liberté, devant tes volontés
mon âme était soumise,
Ma liberté, je t’avais tout donné ma dernière chemise.
Et combien j’ai souffert pour pouvoir satisfaire tes moindres exigences,
j’ai changé de pays, j’ai perdu mes amis
Pour gagner ta confiance.
Ma liberté, tu as su désarmer toutes mes habitudes,
Ma liberté, toi qui m’as fait aimer même la solitude.
Toi qui m’as fait sourire quand je voyais finir une belle aventure,
Toi qui m’as protégé quand j’allais me cacher
Pour soigner mes blessures.
Ma liberté, pourtant je t’ai quittée
une nuit de décembre,
J’ai déserté les chemins écartés que nous suivions ensemble.
Lorsque sans me méfier les pieds et poings liés
Je me suis laissé faire,
Et je t’ai trahie pour une prison d’amour et sa belle geôlière.
Paroles de Georges Moustaki

Monique

Nous qui fûmes jeunes et qui sommes maintenant de vieilles personnes, quel message pouvons-nous laisser aux jeunes?
Je dirais : garder, préserver, faire grandir et se développer l’Espérance.
« c’est l’espérance folle qui nous console de tomber du nid, et qui demain prépare, pour nos guitares, d’autres harmonies » chantait le poète Guy Béart.
Toute petite, j’étais confrontée à l’horreur de la guerre. Et je pense souvent à ces jeunes (ou moins jeunes) qui, en dépit d’une situation qui paraissait absolument désespérée, jouée d’avance, ont eu la folie de ne pas baisser les bras, de se révolter,
de croire en un avenir, d’Espérer !
Devant l’avancée de la machine de guerre nazie, la puissance, la violence, la détermination de cette armée, quand l’Angleterre se retrouva seule à faire face, quelle personne de bon sens pouvait penser que ces forces
de mort n’allaient pas l’emporter et régner sur le monde? Et pourtant…
Certes après des vicissitudes et des millions de morts, les forces humanistes, les forces de vie, vinrent à bout du monstre.
Rien ne le laissait prévoir !
C’est la croyance en la beauté de la vie, le goût de la liberté, l’amour des autres, la solidarité, qui ont permis la victoire miraculeuse contre la barbarie.
En prenant de l’âge, je m’intéresse davantage à l’histoire, en particulier cette histoire de la dernière guerre mondiale. Et c’est en regardant de plus près ces évènements (cf. Daniel Cordier) qu’au-delà de l’image d’Épinal, j’ai perçu combien la victoire contre les forces de la barbarie n’était absolument pas, loin de là, écrite d’avance !

Aussi, quand je pense aux jeunes d’aujourd’hui et aux difficultés réelles qu’ils doivent affronter, j’essaie de raisonner par rapport à d’autres époques difficiles.
Certes, comparaison n’est pas raison. C’est un tout autre monde qu’il faut maintenant appréhender. Mais s’appuyer sur des exemples passés peut nous instruire, nous faire réfléchir aux ressorts qui ont animé des jeunes dans des circonstances abominables.
Parlant avec mes petits-fils et surtout, les écoutant, l’un d’eux, qui dit rechercher « une vie avec de l’adrénaline » suivant ses propres termes, m’a confié : « Tu sais, il faut avoir une passion dans la vie. »
Alors que dire aux jeunes générations ? Je suis tout à fait d’accord pour la passion. J’ai moi-même eu la chance de pratiquer des métiers où l’intérêt et parfois la passion étaient présents.
Donc… cherchez et vous trouverez… Découvrez, apprenez, au cours des évènements de votre vie et des rencontres avec d’autres êtres humains. Ne ratez pas, sachez reconnaître et saisir les opportunités. Recherchez la beauté (cf. Pierre Rabhi). Fuyez les images de laideur de connerie déversées dans les médias, les nouvelles expressions technologiques. Recherchez l’intelligence, les belles personnes
(il y en a tellement à travers le monde). Faites-vous vos propres modèles, vos propres héros, jugez-les sur leurs actes.
Prenez soin de votre esprit.

Josette

Aux hommes et femmes des générations à venir.
En fait l’expérience de la vie de l’un ne peut servir en aucun cas à quiconque.
Pour chacun le chemin est différent. J’ai seulement appris que pour tous, la poursuite d’un projet personnel, ou collectif, est indispensable. Et pour le faire aboutir, malgré les embûches, se garder de baisser les bras. Si les circonstances extérieures empêchent son aboutissement, n’en avoir pas de regret.
Ne pas s’attacher à tout ce qui s’achète, mais plutôt à ce qui ne peut s’acheter, et qui nous entoure constamment. Rester disponible, pour admirer la beauté sous toutes ses formes, dans notre quotidien le plus banal comme dans les moments d’exception. Avoir l’esprit d’accueil pour aller sans cesse à la découverte de l’inconnu
Malgré les défaillances possibles, conserver l’estime de soi et rester debout. Aller vers les autres, ne pas juger et s’apercevoir que chacun possède des qualités parfois bien cachées. Tolérance et conciliation évitent traumatismes et incompréhen-sions. Cultiver l’amitié de ses connais-sances et surtout l’amour de son compagnon. Etre plutôt qu’avoir.
Se savoir parmi tous ni plus ni moins, la sagesse de l’âge n’existant pas, à chacun de trouver son équilibre.

Raymond

Moi aussi j’ai eu 20 ans. Il y a bien longtemps de cela. C’était en 1942 dans une période difficile. Difficile pour le pays occupé par un ennemi impi¬toyable. Difficile pour les gens dont la vie quotidienne était très compliquée. Difficile pour la jeunesse qui voyait s’afficher sur les murs les noms de ceux qui avaient été assassinés par les nazis. Ceux qui étaient menacés en permanence d’être mobilisés soit pour le travail obligatoire en Allemagne soit pour les succédanés au service militaire comme les chantiers de jeunesse inventés par Vichy. Une jeunesse qui était à la fois donc esclave et révoltée. Et qui avait acquis je crois assez généralement le goût de la révolte, de la lutte et
qui allait le montrer dans
les années qui ont suivi
au moment de la libération
et par la suite en choisissant
pour une grande partie d’entre
elles, le combat social, la lutte
pour ce qu’elle pensait être
un monde nouveau.
A titre personnel s’ajoutait au malheur du temps, la maladie, la tuberculose qui m’avait frappée à l’âge de 16 ans et qui entrainait évidemment des doutes profonds quant à la possibilité de survivre. Et que l’on soignait avec des méthodes de charcutage et des pratiques médicales encore très élémentaires. Et cela pour sauver un nombre de vie limité parce que cette maladie là tuait beaucoup de monde et notamment beaucoup de jeunes.
Après ces banalités, il me faut peut-être évoquer ce qu’a été ma vie.
Je le dis, ça a été une longue vie, une longue vie pour ceux auxquels j’en parle. Pour moi, ça a été un temps très bref avec des moments de bonheur, des moments difficiles, des deuils, des souffrances, enfin une vie ordinaire, encore que je ne sais pas s’il y a des vies ordinaires. Chacune, chaque existence a un sens. Chaque existence apporte des enseignements, chaque existence a à apporter par elle-même et la mienne n’a pas plus d’intérêt que d’autres. En vérité, je crois qu’on peut, pour ma vie comme pour celle de quiconque, séparer en deux parties. Les choix, les évènements, les problèmes qui l’ont marquée.
D’une part, je pense qu’il y a eu ma vie professionnelle, ma vie au travail qui pour ce qui me concerne a été une vie consacrée à l’activité militante, essentiellement syndicale. Et puis il y a une autre partie plus personnelle, que j’évoquerai brièvement par la suite, mais sans y insister parce que ça, ce sont des affections, des souvenirs, qui m’appartiennent comme ils appartiennent à chacun et je ne vois pas l’intérêt qu’ils peuvent présenter pour d’autres.
Alors, parlons tout d’abord de ma vie d’homme, si vous voulez de mon travail, de mes engagements, de mes choix. Très tôt, j’ai compris que mon activité professionnelle serait plus riche, plus efficace et apporterait, m’apporterait, beaucoup plus de satisfaction si elle se tournait résolument vers une activité militante que je n’avais pas recherché vraiment mais qui était venue à moi et que j’avais accepté.
J’ai donc résolument décidé de m’engager dans l’activité syndicale, et ma foi, j’ai assumé des responsabilités d’une certaine importance, d’un certain niveau au sein de la CGT. J’ai été secrétaire général d’une fédération, celle qui rassemblait le personnel hospitalier. J’ai participé aux discussions, débats internes, en n’étant pas toujours sur des positions très orthodoxes ou qu’on considérait comme telles. Mais ma foi, j’ai fait comme je pensais et comme je pouvais. Je n’ai pas de regrets et je ne dis pas que si c’était à refaire je reprendrais le même chemin. On ne peut jamais savoir ça. Mais bon, le chemin que j’ai pris ne me paraît pas vraiment critiquable. Je l’assume.
Donc j’ai eu des responsabilités syndicales en France, et puis au niveau international. J’ai été président d’une Union Internationale qui rassemblait les personnels de la fonction publique. Ce qui m’a amené à parcourir un peu le monde. Notamment pour aller au Japon, en Inde, d’aller assez souvent en Amérique latine où il y avait quelque chose à construire. Enfin, beaucoup en Europe. Notamment ce qui était à l’époque, le monde socialiste, ou que l’on disait socialiste car la réalité était souvent très éloignée des prétentions.
J’ai donc mené cette existence. Je me suis battu. Je suis resté fidèle aux sentiments que j’avais eus très jeune. Qu’il faut savoir choisir la voie du combat, la voie de la lutte. Et je ne l’ai jamais regretté. Il y a eu des succès, des échecs. Au total, j’avais l’impression que nous avions au moins maintenu les acquis de la libération mais je n’en suis plus très sûr.
En définitive, je le répète, tout ce que je peux dire de cette période c’est que j’ai fait ce que j’ai pu comme je l’ai cru utile. Et bien ma foi, qu’est-ce que vous voulez ? S’il y a une opinion à apporter là-dessus, je laisse aux autres le soin de le faire.
Et cela, ça va m’amener ensuite à évoquer ma vie personnelle, ma vie privée avec le sentiment profond que si j’ai pu avoir une vie militante de quelques utilités, si j’ai pu servir un peu à quelque chose comme je l’ai toujours espéré et toujours voulu, c’est bien que j’ai trouvé dans ma vie personnelle, ma vie privée, le soutien qu’il fallait. Que mes doutes et parfois mes désaccords ont été parfois soutenus mais en même temps ramenés à leurs justes proportions par le bon sens et l’intelligence de celle qui a partagé ma vie pendant soixante-deux ans.
Et maintenant il me faut bien en venir à ma vie personnelle, à ma vie privée. Je ne suis pas très enclin à m’étendre sur le sujet.
Tout d’abord la vie privée et la vie sociale sont très liées, c’est très imbriqué. Ça forme un tout. En ce qui me concerne règne une figure, celle de la compagne qui a suivi le même chemin que moi mais en toute indépendance pendant 62 ans. Dont je me souviens comme si elle était encore présente. Elle a un peu adouci les mœurs de l’espèce de sauvage que j’étais dans ma jeunesse, violent, intransigeant, assez agressif. Généralement mal peigné, assez peu soigneux de sa personne. En fait un personnage assez médiocre et pas très agréable à fréquenter. Alors peut-être a-t-elle vu quelque chose d’autre au-delà de cette réalité un peu rébarbative. En tout cas, bien que je ne sois absolument pas sûr ce qu’ont pu être ses sentiments, ses choix, ses espoirs. Je pense que le fait d’avoir si longtemps cheminé côte à côte, cela a créé entre nous des liens absolument exceptionnels et qui pour moi en tout cas demeurent la référence de toute mon existence. Alors nous avons eu une grande famille : 4 fils, une petite fille que nous avons perdue à la naissance et que nous regrettons encore. Je dis « nous » comme si « elle » était toujours là. Mais ces grandes familles ne résultaient pas d’un choix délibéré. Il n’y avait pas à l’époque les méthodes de contraception que l’on a connues par la suite. Et cela a probablement joué un rôle. Toutefois, pour ma part en tout cas, cette famille je ne l’ai jamais regretté. Elle m’a apporté beaucoup. Elle m’a enrichi. Et je dois dire que les enfants quand on sait ce qu’ils apportent, ce n’est pas une charge, c’est une chance, une richesse. Ayant dit cela, je crois que j’ai dit l’essentiel. Je ne reviendrai pas sur toute l’aide que ça a été pour moi de pouvoir m’appuyer sur cette femme, cette famille. Je ne reviendrai pas sur les deuils, les difficultés, les inquiétudes qui jalonnent une période aussi longue mais ce que je peux dire et ça c’est une des grandes leçons que je ressors de ma vie, c’est qu’aimer, je ne dis pas être aimé mais être soutenu, c’est essentiel.
On ne peut rien construire en dehors de ça. Et si j’ai peut-être fait un certain nombre de choses dont je n’ai pas trop à rougir c’est bien parce que j’avais ce point d’appui, cette force énorme qui me soutenait et qui me maintenait à flot. Et qui me manque tellement aujourd’hui. Si je dois terminer cette petite présentation que je veux aussi brève que possible par quelque chose d’encourageant, je dirai qu’il n’y a rien de plus bénéfique, de plus positif qui réconforte autant que d’aimer vraiment et de pouvoir s’appuyer sur la loyauté et sur la force de quelqu’un qui jamais n’a manifesté cette force mais qui l’avait en elle. C’est la fin maintenant. La fin de ce petit exposé et la fin assez proche j’imagine pour le vieux bonhomme que je suis. Je ne peux pas dire que quand j’y réfléchis, bien que redoutant la douleur, n’étant pas très rassuré quant à la suite, je ne peux pas dire, que ça me crée une émotion particulière. Quand on a aussi longtemps eu l’impression que les jours étaient comptés, ma foi, on se fait à l’idée que la fin est proche. Par ailleurs, je suis soutenu par l’idée que la fin est la fin. Les générations qui suivent suivront leur chemin et trouveront des meilleures issues que les nôtres.

Jocelyne

1944. Un an après ma naissance, les femmes obtiennent enfin le droit de vote, premier pas vers plus d’égalité. Le chemin était tracé il fallait savoir le prendre et je l’ai pris. Oui, j’ai eu cette chance incroyable d’être de celles qui ont contribué à faire avancer les droits des femmes et quels droits!
Celui de décider de son corps, d’avoir des enfants si l’on veut et quand on veut : légalisation de la contraception, de l’avortement et l’égalité homme femme dans le code civil, disparition de la notion de chef de famille, responsabilités partagées dans l’éduca-tion des enfants et même s’il reste beaucoup à faire, la reconnaissance du principe « à travail égal, salaire égal ».
Au fond, toute ma vie a été marquée par le combat contre les injustices. Toutes les injustices : celles du mal logement qui a bercé mon enfance ; celles des conditions de vie très modestes de ma famille qui brisèrent mes rêves d’entrer au lycée pour devenir professeur d’histoire ou sage-femme et me vit entrer à 16 ans dans le monde du travail au Crédit Lyonnais. Mais prête à agir pour faire valoir mes droits.
Pour cela aucune difficulté car il est vrai que j’ai été à bonne école, l’esprit en éveil dès ma plus tendre enfance sur les injustices du monde dont mon père me parlait. D’abord, celles de la guerre dont il fallait ne plus jamais accepter les horreurs qu’il avait connues ; celles des tranchées de la 1re Guerre puis celles des camps de prisonniers de la seconde. Ensuite, le monde du travail, où il convenait de ne jamais baisser la tête, de refuser l’inacceptable et se battre pour faire valoir ses droits. Si mon père homme du 19e siècle (il est né en 1895) s’affirmait un homme de progrès pour la conquête de nouveaux droits et voulait que ses filles apprennent un métier comme ses fils, il restait imprégné de mentalités anciennes. C’est ainsi qu’il n’acceptait pas qu’elles puissent comme ses fils sortir le soir. Ce fut le grand « conflit » pour l’égalité homme-femme qui m’opposa à lui lorsque je devins militante; conflit qui perdura dans ma vie d’épouse, non que mon mari se soit opposé à mes engagements puisqu’il les partageait, mais ce qu’il ne partageait pas, c’étaient toutes les tâches de la vie quotidienne ainsi que la garde des enfants.
C’est au prix de nuits très courtes et d’une organisation minutieuse de chaque journée que je réussis à tout assumer. Mais comme beaucoup de femmes de ma génération qui accédèrent à des responsabilités importantes – politique comme élective – 12 années de mariage se conclurent par un divorce. C’est donc, seule que j’ai assumé l’éducation de mes 2 fils à qui je peux dire au¬jourd’hui ma joie et ma fierté de voir ce qu’ils sont devenus, de voir dans leurs actes, la conviction qu’ils ont acquise comme le disait si bien Louis Aragon que « la femme est l’avenir de l’homme », de la place qu’elle doit prendre à égalité avec les hommes dans le monde du travail comme dans la vie publique et politique.
J’en tire l’enseignement que l’évolu¬tion des mentalités passe aussi par la façon dont les mères élèvent leurs fils.
Bagnolet, ma ville, fut la première et la seule ville de France jusqu’en 1977, à se doter d’une femme Maire – Jacqueline CHONAVEL. Incontesta¬ble¬ment cet évènement fut un cataly¬seur. Cette femme faisait la démons¬tra¬tion de ce que les femmes pou¬vaient apporter à la vie politique et en particulier à la gestion d’une ville. C’est dans son sillage que je devins Maire-Adjointe en 1971 dans un conseil municipal qui ne comptait pas moins de 49% de femmes alors que souvenez-vous la loi sur la parité n’exis¬¬¬tait pas. Mais comme rien n’est définitivement acquis ce pourcentage recula au fil du temps, ce qui prouve combien la loi sur la parité est la bienve¬nue pour aider à faire évoluer les mentalités.
Maire-adjointe, puis conseillère régionale d’Ile-de-France et enfin Vice-présidente de cette région de plus de 11 millions d’habitants, j’ai mis mes mandats à la disposition de celles et ceux qui luttent pour de meilleures conditions de vie, pour plus de justice, d’égalité, de fraternité et de Paix en ayant toujours en tête de ne jamais oublier celles et ceux qui m’ont confié ces mandats car il faut bien avoir conscien¬ce que sans eux nous ne sommes rien. Ce n’est pas sans émo¬tion que j’évoque les luttes me¬nées avec les Bagnoletais pour l’obtention de la couverture de l’autoroute A3 et la création du lycée polyvalent. Ces luttes se sont avérées victorieuses avec l’arrivée de la gauche au Conseil Régional d’Ile-de-France en mars 1998. J’ai, il faut bien le reconnaître une certaine fierté d’avoir pu y contribuer.

Jacqueline

Née en 1924, j’ai toujours vécu à Bagnolet. J’ai eu une enfance très heureuse. Non qu’il y ait beaucoup d’argent dans la maison (nous vivions à 5 sur le petit salaire de mon père, ouvrier au « Gaz de Paris »), mais il y avait beaucoup d’amour.
Mon adolescence a été marquée par la guerre de 1939-1945, les privations, (nous ne mangions plus à notre faim) et aussi la « chape de plomb » de l’occupation nazie et du régime de collaboration de Pétain. C’est aussi adolescente, à 14 ans, que j’ai commencé à travailler, après le certificat d’études primaires. Malgré les études qui me plaisaient bien, je suis devenue ouvrière dans un petit atelier de maroquinerie.
Mon père était militant syndicaliste (CGT) et communiste. La répression s’est abattue sur lui, car malgré l’occupation il avait repris clandestinement ses activités syndicalistes et politiques. Il résistait à l’occupant et au régime de Pétain. Le 22 février 1941, il fut arrêté, interné à Chateaubriand et déporté en Allemagne à Mauthausen, un de ces « camps de la mort ».
A la Libération et à la fin de la guerre, nous avons appris qu’il ne reviendrait pas. Il était mort, là-bas des mauvais traitements qu’il avait subis.
J’avais 20 ans. Une rage folle. Contre cette terrible injustice : un homme si bon, si honnête, si droit … Mon père, « ils » l’avaient tué.
Je devais poursuivre son action. Aussi je me suis lancée à corps perdu dans les luttes pour la paix, les libertés, une vie meilleure pour tous …
J’étais de toutes les manifestations, les réunions, les délégations, auprès des pouvoirs publics et du patronat pour obtenir gain de cause.
Mon engagement était sans faille, avec le parti communiste et ses militants.
C’est ainsi que mes camarades m’ont choisie pour être élue municipale, pour devenir maire.
J’y suis restée pendant 27 ans. J’ai aussi été élue députée pendant 13 ans.
En 1947, j’ai épousé un homme qui avait été déporté à 16 ans, comme résistant communiste.
Notre entente a été parfaite. Il avait beaucoup souffert, il n’avait qu’une envie celle de vivre, de lutter pour
que de tels évènements ne se reproduisent pas.
Presque cinquante ans de mariage, deux enfants. Une vie de lutte permanente pour le bonheur des gens.
Mes idées de jeunesse ne m’ont jamais quitté. Comment le pourrais-je alors que tant d’injustices subsistent, tant de misère, de chômage, de petits salaires, de maigres retraites… Alors que tant de richesses sont accumulées entre les mains de quelques gens fortunés.
Jamais je n’ai baissé les bras. C’est ce que je m’efforce de dire à ceux que je rencontre : Résistez, battez-vous, ne restez pas indifférent à toutes ces injustices. La société ne sera pas toujours ce qu’elle est aujourd’hui. Une autre succédera au capitalisme. C’est le cours de l’histoire. Mais il faut se battre pour y arriver et le plus vite possible. Certes lutter n’est pas facile. Il faut du courage, de la ténacité. Il faut « aimer son prochain » et y croire. Mais que de satisfaction quand un petit bout de lutte est victorieuse et quelle fierté de soi quand on a passé sa vie à ne pas baisser les bras, à ne jamais renoncer.

André

Je suis né le 2 janvier 1935 à
Bagnères-de-Bigorre, dans les Hautes-Pyrénées, dans une famille très modeste.
En 1942, à l’âge de 7 ans, ma mère est décédée accidentellement ; mon père est alors prisonnier de guerre en Allemagne.
Je suis pris en charge par une tante et un oncle qui m’ont élevé avec beaucoup d’amour. Les privations alimentaires marquent cette période.
De retour, à la fin de la guerre, mon père se remarie et nous reprend en charge, moi et mon plus jeune frère.
A 14 ans, j’obtiens le Certificat
d’Etu¬des. Trois ans plus tard, je passe avec succès le CAP de serrurier-forgeron.
A 17 ans, j’entre dans une importante usine de Bagnères comme ouvrier qualifié ; j’adhère tout de suite à la CGT et quelques mois plus tard, au Parti Communiste Français.
A 20 ans, je suis appelé sous les drapeaux et comme beaucoup d’autres jeunes appelés, je suis envoyé directement en Algérie !
Je rencontre alors beaucoup de souffran¬ce, beaucoup de misère
et je suis particulièrement touché par celle des enfants.
Je reviens traumatisé de cette guerre pour de longues années.
Après 28 mois passés en Algérie, je reprends le chemin de l’usine ; mais en juin 1962, je décide de « monter » à Paris. Je trouve du travail rapidement et je suis hébergé dans des conditions précaires à Bagnolet, chez un marchand de cycles de ma connaissance, natif de Bagnères.
Je prends contact avec les responsables du PCF de Bagnolet pour continuer de lutter pour plus de justice sociale et un monde de Paix.
En 1971, je suis proposé par mes camarades comme candidat aux élections municipales. Elu conseiller municipal, je suis immédiatement promu maire-adjoint.
Je reste 30 ans maire-adjoint dont dix-huit ans premier-adjoint.
En octobre 1963, j’ai épousé Marie-Jeanne, militante au PCF comme moi : nous avons eu deux enfants ; notre objectif commun était de lutter pour vivre dans un monde meilleur avec les notions de justice, de solidarité, de paix comme élément phare !
Mon idéal d’un monde meilleur ne m’a jamais quitté. Je suis toujours et plus que jamais scandalisé de voir tant de misère alors qu’une poignée d’individus accumule des richesses colossales.
J’encourage toujours avec autant d’opiniâtreté mes enfants, mes petits-enfants, mes amis, mes voisins à se battre pour ce monde meilleur qui me fait tant rêver… et qui j’en suis persuadé, arrivera dans un proche avenir.

Annie

« Ecrire des mots. Aimer les mots. J’aime les mots, mais je n’aime
pas les chiffres et pourtant
le chiffre 7 trouve grâce à mes yeux.
Il devient alors le mot SEPT.
7 mois : c’est l’âge que j’ai quand mes parents s’installent dans la maison de mon enfance et de mon adolescence.
7 ans : l’âge de raison. Vraiment ? Je ne me trouve pas si raisonnable.
17 ans : l’âge de mon premier amour.
1967 : l’année de mon mariage.
27 ans : l’âge que j’ai à la naissance de ma fille.
17 mois plus tard, la naissance de son frère.
Mes 30 ans : plus RIEN à voir avec le chiffre 7. Mon divorce et la mort de mes parents. On s’en remet comment de ça ?
En rencontrant, en 1977, un nouveau compagnon (dont je continue à partager la vie) et ses deux filles.
37 ans : la vie rêvée. Une famille recomposée qui fonctionne bien, premier mariage raté, deuxième mariage réussi. Un travail qui me plaît avec son lot d’imprévus et de belles rencontres.
47 ans : crise existentielle et angoisse. Je vais avoir 50 ans. Je vais basculer de l’autre côté, du côté des moins jeunes.
57 ans : bientôt l’âge de la retraite mais aussi et surtout, l’âge d’accueillir les petits enfants, de les accompagner, de les voir grandir. Le plus jeune est né le 7.07. 2007 et il a 7 ans.
67 ans : hou là la ! Vieillir mais attendre encore de belles surprises.
70 ans bientôt : l’aube de la vieillesse.
77 ans : cet âge sera-t-il doublement parfait, VRAIMENT PARFAIT ?
777 ans : trouver les mots aimés et toujours y penser.
7777 ans : être dans les nuages et ne pas oublier tous ceux que j’ai aimés. »

Jean Claude

A la rentrée scolaire de septembre 1960, j’avais 20 ans, je sortais de l’Ecole Normale d’Instituteurs de Paris. Et j’étais affecté, à ma demande, à l’école primaire de garçons « Jules Ferry » à Bagnolet.
A ma demande, car bien que demeu¬rant à Saint-Denis, je rejoignais ma fiancée, institutrice depuis un an en l’école maternelle à Bagnolet, près de chez elle car elle habitait rue Pelleport dans le 20e arrondissement de Paris.
Il s’agissait d’assurer la scolarisation des enfants du « baby-boom » ou pic de natalité de 1945 à 1960. Les classes étaient donc surchargées et les instituteurs recrutés avec le bac mais sans formation professionnelle. Le seul point positif était qu’il n’y avait pas de chômage et que ceux qui restaient à l’école primaire jusqu’à 14 ans, même sans certificat d’études, trouvaient du travail.
Nous nous sommes tout de suite syndiqués au SNI de la FEN qui deviendra plus tard le SNUIpp de la FSU. Nous avons participé aux luttes pour l’amélioration de l’école publique : diminution des effectifs, formation des maîtres, ouvertures de classes… et est arrivé le grand mouvement social de 1968.
Nous avons fait grève pendant un mois. Les accords de Grenelle ce fut : 35% d’augmentation du SMIG, 10% d’augmentation des salaires, la section syndicale d’entreprise, la 4e semaine de congés payés.
Pour l’Education Nationale, ce fut la relance d’une nouvelle pédagogie et des aides aux élèves en difficultés. Ce fut la reprise de la formation de psychologues scolaires. Et nous sommes devenus tous les deux psychologues scolaires. Nous avons adhéré au Parti Communiste Français pour obtenir une traduction politique du mouvement social et nous avons soutenu l’action de la municipalité communiste pour la transformation de la ville au service de sa population d’ouvriers et d’employés : les logements sociaux pour résorber l’habitat insalubre, le centre de santé, des crèches, les 19 écoles maternelles et élémentaires et une cuisine centrale, une médiathèque et des bibliothèques de quartier, des équipements sportifs, la piscine, des centres sociaux-culturels de quartier, des conservatoires de musique et de danse, un cinéma, des centres de loisirs et des centres de vacances…
Nous ne quitterons jamais Bagnolet parce que nos amis militants syndicaux et politiques sont là, parce qu’à Bagnolet on ne se laisse pas faire et qu’il y a une tradition de lutte qui participe actuellement à la montée d’un nouveau mouvement populaire, démocratique, unitaire, pour la 6e République et vers l’écosocialisme.

Marie Thérèse

Je suis née en 1938 à Paris. Me voilà devenue « sénior » et l’heureuse grand-mère de 6 petits enfants. J’en suis toute étonnée. La vie est passée si vite ! J’essaie d’aborder la vieillesse avec sérénité et optimisme malgré le corps qui se dégrade, la mémoire qui flanche, l’esprit qui ralentit…
Quand je regarde derrière moi je pense avoir eu de la chance et avoir pu choisir et construire ma vie.
Ça commençait pourtant mal : la guerre, mon père prisonnier, une longue année en province séparée des parents, les bombardements proches, la défense passive, la découverte des horreurs nazies, les cauchemars per¬sis¬¬tants… et malgré tout il me reste le sentiment d’avoir été protégée par une mère entrée en résistance et profondé¬ment courageuse et volontaire.
Ensuite arrivent les « 30 glorieuses » : tous les projets étaient possibles. Mes projets, toutes proportions gardées, j’ai pu les « investir », les construire comme des aventures et parfois des défis : les études et la formation professionnelle, le métier (enseignante spécialisée puis psychologue), la vie en couple, les trois enfants (l’accouche¬ment sans douleur aux Bluets, la pilule…), l’engagement syndical et politique, l’émancipation des femmes.
Ma vie en couple, en famille n’a pas toujours été « un long fleuve tranquil¬le » ! Il y a eu des conflits, des épreu¬ves… il a fallu accorder nos grandes différences. Nos projets communs, notre façon de faire équipe, nous ont permis de dépasser les difficultés.
Nos enfants ont toujours représenté (et représentent toujours) l’essentiel de nos choix de vie. Ils nous ont apporté et devenus parents à leur tour conti¬nuent de nous apporter des soucis certes, mais tellement de bonheur !
Nous avons cru et continuons de croire que le monde peut changer… en commençant par notre lieu de travail, notre ville…
Nous nous sommes battus, avons agi avec notre organisation syndicale et de parents d’élèves. Pour que l’école joue mieux son rôle en particulier auprès des enfants en difficulté, pour que les femmes accouchent sans douleur et que le père participe à la naissance de son enfant (contre l’Eglise catholique, de nombreux médecins, les mentali¬tés..), pour que les femmes choisissent leur maternité (la contraception long¬temps interdite fut une révolution)
Pour que hommes et femmes deviennent égaux (en 1964 on m’a demandé l’autorisation de mon mari pour ouvrir un livret A alors que je possédais un compte-chèque depuis longtemps !), politiquement pour la justice sociale, pour l’arrêt de la guerre et l’indépendance de l’Algérie.
Que dire aux jeunes ?
Sachez le prix de nos conquêtes, de nos victoires et prenez le relais… Construisez votre vie malgré la crise, les difficultés, les perspectives qui manquent… Battez-vous avec d’autres solidairement !
Je sais que nos enfants et nos petits-enfants nous prolongeront après notre disparition en réinventant une nouvelle manière de se battre, d’être des citoyens actifs.