Lolita

Pourquoi les mots « libre » « libération », « liberté » « libérateur » ont eu autant d’importance au cours de ma vie ? Pourquoi l’injustice m’a toujours mise hors de moi et m’a parfois fait prendre des risques inutiles ou utiles ?

Repères
– 5 juin 1941 – Soirée

Je suis née pendant que ma mère vomissait les fraises, rapportées de la campagne par mon père l’après-midi même ainsi que la crème fraîche (qu’il avait échangé contre quelques heures de travail) et qu’elle avait goulûment mangé 3 heures avant ma venue. Faut dire que ça la changeait des rutabagas et autres topinambours. Les infir¬miè¬res l’engueulaient. Le médecin râlait. Et dehors il y avait la guerre. Pourquoi j’aurais respiré ? J’ai découvert la pesanteur, la tête en bas, les pieds tenus fermement, le médecin m’a frappée ! En colère, j’ai répliqué
« Ooouuiiinnnn » et j’ai serré les poings. Je ne les ai jamais desserrés…
Occupation.
Mère Française (Mayenne/ Nord/Picardie)
Père Espagnol. (Andalousie/
Extramadura) arrivé en France en 1917. Il avait cinq ans…
Elle adorait danser. Lui non… mais accompagnait ses copains et leur demandait de faire venir à leur table la fille qu’il avait repéré sur la piste de danse… Olé !
Mariage en septembre 1940.
Elle avait 18 ans, lui 28.
9 mois plus tard : Moi…
Etre enceinte en 1940/1941 : deux files d’attente devant les magasins, les femmes enceintes, prioritaires, et les autres… Maris disparus ou prison¬niers… Les enceintes sont des salopes forcément. Les insultes, les menaces, les cailloux reçus, des coups parfois.
J’ai forcément subi, vécu la peur, la honte, la douleur de ma mère. Estomac noué, mains protégeant son ventre.
Avril 42 : L’amie de ma mère, Jeannine, a raté la soupe et le goûter (organisé par le Secours National de Pétain, pour les femmes enceintes et les mères allaitant.). Ma mère poussa mon landau jusqu’à Saint Ouen. Et le piège se referma.
Charles **, le mari de Jeannine, avait été arrêté pour terrorisme. Communiste, ayant combattu en Espagne, il avait pris cette place de gardien de façon à avoir accès aux caves : il ronéotait l’Humanité… entre autre… Les policiers Français en civil arrêtaient toutes les personnes qui frappaient à la porte.
Le 2 pièces avait été complètement retourné. Les deux femmes restèrent plusieurs jours enfermées dans cet appartement, surveillées en permanence, même aux toilettes.
J’ai forcément vécu la terreur de ces deux jeunes femmes.
Torturé pendant plusieurs jours ou semaines, je ne sais pas, Charles a dit qu’il parlerait si on lui laissait voir sa femme et son fils. Il les a vus. Il n’a jamais parlé. Il a été fusillé en Août 1942.
Questionné sur sa femme, il affirma que c’était une pauvre fille qu’il avait engrossé et épousé par obligation, quant à sa copine, ma mère, pour se marier avec un Espagnol, fallait
pas avoir grand-chose dans le cerveau…
C’est ce qui les sauva. Ainsi que l’intervention d’un flic Français qui avait subtilisé le revolver planqué dans une pile de draps.
En fait, Jeannine était Chef de Réseau. Surveillée pendant des mois, elle ne put continuer. Trop dangereux. C’est ma mère qui prit le relais en transportant tracts, faux papiers
pour Défense de la France. Rien
de mieux comme moyen de transport qu’un landau dont les roues grincent affreusement par manque d’huile.
1947
Ma mère quitte mon père. Elle a trouvé un travail de dactylo (alors qu’elle n’a jamais vu une machine à écrire) au « Poste Parisien » sur les Champs Elysée qui deviendra la RTF. Les emplois sont proposés en priorité aux anciens Résistant (e). Logeant dans une chambre de bonne sans eau, sans chauffage, wc sur le palier, 1 lit, une petite armoire, un cageot retourné en guise de table et un salaire de fonctionnaire au plus bas, elle me met « en pension » chez une amie sûre que je vais pouvoir manger à ma faim :
Entre 6 et 13 ans j’ai vécu dans
5 familles différentes + 1 année en internat. Changé d’école 4 fois. Ça forge le caractère.
Heureusement j’ai mon Nounours
à qui raconter mes histoires.
Je découvre des adultes mesquins, tordus, suspicieux et je me jure
de ne jamais être comme eux. Je comprends vite qu’il vaut mieux être transparente, insipide. Je ne fais pas
de bruit, je ne crie pas, je ne chante pas. Mais dedans ça bout. S’il y a injustice je le dis. Ce qui me vaut des punitions. Avec mes copines je suis chef de bande.
Il paraît que j’ai des mains de pianiste ou de sage-femme. J’hésite.
Je voudrais être maçon. Construire
ma maison. Je suis devenue sténodactylo. Ma mère me voyait
dans un bureau jusqu’à la fin de
mes jours. Je suis devenue intermittente du spectacle : chef monteuse (film).
Et je suis restée pétroleuse.
1960 – RTF
Les promotions, avancements, augmentations de salaires vont aux hommes en priorité. Nous, les jeunes femmes, sommes l’avenir de la France ! Notre métier : faire des enfants et la fermer. Je suis tenace et monte facilement au créneau. Même pas peur. Je suis d’un optimisme inébranlable. Déléguée syndicale CGT je refuse de vendre le pendant féminin de la VO (Vie Ouvrière).
Motif : « c’est ensemble qu’il faut lutter » Le tricot et les recettes de cuisine dans la VO ? Ça les a bien fait rigoler.
EXISTER – S’AFFIRMER
Dur, dur… Lorsque je me suis aperçue que j’étais devenue « épouse de… » (en 1963 pour garder MON compte bancaire il a fallu l’autorisation de mon mari…)
l’intitulé de MON compte « Madame Guy… » j’ai énergiquement refusé… mais joué les idiotes en disant : « Mon mari va pas aimer qu’on l’appelle Madame ! ». J’ai gagné. J’ai de nouveau mon prénom…
TRAVAILLER – ETRE
Continuer à travailler en ayant
2 enfants d’âge très proche a aussi été une lutte. Au quotidien. LUI jouant l’inertie, le pied sur le frein. Moi pied sur l’accélérateur, prête à passer le mur du son.
1968 a fait le ménage dans les ménages.
A 40 ans j’ai repris ma liberté. Et libre je suis restée.
Et l’amour dans tout ça ?
J’ai eu plein d’amoureux, dont le dernier peu après mes 70 ans. Une belle histoire d’amour avec un jeunot de 56 ans… …si, si, qui a duré plus d’un an. Histoire suspendue pour cause de retour à Paris. J’ai dû faire un choix : rester dans ce village devenu cité-dortoir, où la seule culture pratiquée intensivement est celle des légumineuses et où je m’étiolais en attendant mon amoureux qui venait quand il pouvait et restait un jour, deux jours, parfois 3. Ou bien revenir à Paris où se trouvait ma famille, dans un quartier vivant où j’avais des amis. Où il pourrait venir quand il le voudrait et moi… Ça ne s’est pas fait. Mon amoureux m’a manqué, c’est vrai, mais c’était la seule solution.
Et en écrivant ces mots je me rends compte qu’en fait je détestais cette sensation d’être à disposition… une atteinte à ma liberté ?
Et pour ceux (celles) qui n’ont pas le moral, répétez après moi « ceux qui m’ont quittée ne me méritaient pas et ceux que j’ai quitté ne me méritaient pas non plus… » Au suivant !

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