Raymond

Moi aussi j’ai eu 20 ans. Il y a bien longtemps de cela. C’était en 1942 dans une période difficile. Difficile pour le pays occupé par un ennemi impi¬toyable. Difficile pour les gens dont la vie quotidienne était très compliquée. Difficile pour la jeunesse qui voyait s’afficher sur les murs les noms de ceux qui avaient été assassinés par les nazis. Ceux qui étaient menacés en permanence d’être mobilisés soit pour le travail obligatoire en Allemagne soit pour les succédanés au service militaire comme les chantiers de jeunesse inventés par Vichy. Une jeunesse qui était à la fois donc esclave et révoltée. Et qui avait acquis je crois assez généralement le goût de la révolte, de la lutte et
qui allait le montrer dans
les années qui ont suivi
au moment de la libération
et par la suite en choisissant
pour une grande partie d’entre
elles, le combat social, la lutte
pour ce qu’elle pensait être
un monde nouveau.
A titre personnel s’ajoutait au malheur du temps, la maladie, la tuberculose qui m’avait frappée à l’âge de 16 ans et qui entrainait évidemment des doutes profonds quant à la possibilité de survivre. Et que l’on soignait avec des méthodes de charcutage et des pratiques médicales encore très élémentaires. Et cela pour sauver un nombre de vie limité parce que cette maladie là tuait beaucoup de monde et notamment beaucoup de jeunes.
Après ces banalités, il me faut peut-être évoquer ce qu’a été ma vie.
Je le dis, ça a été une longue vie, une longue vie pour ceux auxquels j’en parle. Pour moi, ça a été un temps très bref avec des moments de bonheur, des moments difficiles, des deuils, des souffrances, enfin une vie ordinaire, encore que je ne sais pas s’il y a des vies ordinaires. Chacune, chaque existence a un sens. Chaque existence apporte des enseignements, chaque existence a à apporter par elle-même et la mienne n’a pas plus d’intérêt que d’autres. En vérité, je crois qu’on peut, pour ma vie comme pour celle de quiconque, séparer en deux parties. Les choix, les évènements, les problèmes qui l’ont marquée.
D’une part, je pense qu’il y a eu ma vie professionnelle, ma vie au travail qui pour ce qui me concerne a été une vie consacrée à l’activité militante, essentiellement syndicale. Et puis il y a une autre partie plus personnelle, que j’évoquerai brièvement par la suite, mais sans y insister parce que ça, ce sont des affections, des souvenirs, qui m’appartiennent comme ils appartiennent à chacun et je ne vois pas l’intérêt qu’ils peuvent présenter pour d’autres.
Alors, parlons tout d’abord de ma vie d’homme, si vous voulez de mon travail, de mes engagements, de mes choix. Très tôt, j’ai compris que mon activité professionnelle serait plus riche, plus efficace et apporterait, m’apporterait, beaucoup plus de satisfaction si elle se tournait résolument vers une activité militante que je n’avais pas recherché vraiment mais qui était venue à moi et que j’avais accepté.
J’ai donc résolument décidé de m’engager dans l’activité syndicale, et ma foi, j’ai assumé des responsabilités d’une certaine importance, d’un certain niveau au sein de la CGT. J’ai été secrétaire général d’une fédération, celle qui rassemblait le personnel hospitalier. J’ai participé aux discussions, débats internes, en n’étant pas toujours sur des positions très orthodoxes ou qu’on considérait comme telles. Mais ma foi, j’ai fait comme je pensais et comme je pouvais. Je n’ai pas de regrets et je ne dis pas que si c’était à refaire je reprendrais le même chemin. On ne peut jamais savoir ça. Mais bon, le chemin que j’ai pris ne me paraît pas vraiment critiquable. Je l’assume.
Donc j’ai eu des responsabilités syndicales en France, et puis au niveau international. J’ai été président d’une Union Internationale qui rassemblait les personnels de la fonction publique. Ce qui m’a amené à parcourir un peu le monde. Notamment pour aller au Japon, en Inde, d’aller assez souvent en Amérique latine où il y avait quelque chose à construire. Enfin, beaucoup en Europe. Notamment ce qui était à l’époque, le monde socialiste, ou que l’on disait socialiste car la réalité était souvent très éloignée des prétentions.
J’ai donc mené cette existence. Je me suis battu. Je suis resté fidèle aux sentiments que j’avais eus très jeune. Qu’il faut savoir choisir la voie du combat, la voie de la lutte. Et je ne l’ai jamais regretté. Il y a eu des succès, des échecs. Au total, j’avais l’impression que nous avions au moins maintenu les acquis de la libération mais je n’en suis plus très sûr.
En définitive, je le répète, tout ce que je peux dire de cette période c’est que j’ai fait ce que j’ai pu comme je l’ai cru utile. Et bien ma foi, qu’est-ce que vous voulez ? S’il y a une opinion à apporter là-dessus, je laisse aux autres le soin de le faire.
Et cela, ça va m’amener ensuite à évoquer ma vie personnelle, ma vie privée avec le sentiment profond que si j’ai pu avoir une vie militante de quelques utilités, si j’ai pu servir un peu à quelque chose comme je l’ai toujours espéré et toujours voulu, c’est bien que j’ai trouvé dans ma vie personnelle, ma vie privée, le soutien qu’il fallait. Que mes doutes et parfois mes désaccords ont été parfois soutenus mais en même temps ramenés à leurs justes proportions par le bon sens et l’intelligence de celle qui a partagé ma vie pendant soixante-deux ans.
Et maintenant il me faut bien en venir à ma vie personnelle, à ma vie privée. Je ne suis pas très enclin à m’étendre sur le sujet.
Tout d’abord la vie privée et la vie sociale sont très liées, c’est très imbriqué. Ça forme un tout. En ce qui me concerne règne une figure, celle de la compagne qui a suivi le même chemin que moi mais en toute indépendance pendant 62 ans. Dont je me souviens comme si elle était encore présente. Elle a un peu adouci les mœurs de l’espèce de sauvage que j’étais dans ma jeunesse, violent, intransigeant, assez agressif. Généralement mal peigné, assez peu soigneux de sa personne. En fait un personnage assez médiocre et pas très agréable à fréquenter. Alors peut-être a-t-elle vu quelque chose d’autre au-delà de cette réalité un peu rébarbative. En tout cas, bien que je ne sois absolument pas sûr ce qu’ont pu être ses sentiments, ses choix, ses espoirs. Je pense que le fait d’avoir si longtemps cheminé côte à côte, cela a créé entre nous des liens absolument exceptionnels et qui pour moi en tout cas demeurent la référence de toute mon existence. Alors nous avons eu une grande famille : 4 fils, une petite fille que nous avons perdue à la naissance et que nous regrettons encore. Je dis « nous » comme si « elle » était toujours là. Mais ces grandes familles ne résultaient pas d’un choix délibéré. Il n’y avait pas à l’époque les méthodes de contraception que l’on a connues par la suite. Et cela a probablement joué un rôle. Toutefois, pour ma part en tout cas, cette famille je ne l’ai jamais regretté. Elle m’a apporté beaucoup. Elle m’a enrichi. Et je dois dire que les enfants quand on sait ce qu’ils apportent, ce n’est pas une charge, c’est une chance, une richesse. Ayant dit cela, je crois que j’ai dit l’essentiel. Je ne reviendrai pas sur toute l’aide que ça a été pour moi de pouvoir m’appuyer sur cette femme, cette famille. Je ne reviendrai pas sur les deuils, les difficultés, les inquiétudes qui jalonnent une période aussi longue mais ce que je peux dire et ça c’est une des grandes leçons que je ressors de ma vie, c’est qu’aimer, je ne dis pas être aimé mais être soutenu, c’est essentiel.
On ne peut rien construire en dehors de ça. Et si j’ai peut-être fait un certain nombre de choses dont je n’ai pas trop à rougir c’est bien parce que j’avais ce point d’appui, cette force énorme qui me soutenait et qui me maintenait à flot. Et qui me manque tellement aujourd’hui. Si je dois terminer cette petite présentation que je veux aussi brève que possible par quelque chose d’encourageant, je dirai qu’il n’y a rien de plus bénéfique, de plus positif qui réconforte autant que d’aimer vraiment et de pouvoir s’appuyer sur la loyauté et sur la force de quelqu’un qui jamais n’a manifesté cette force mais qui l’avait en elle. C’est la fin maintenant. La fin de ce petit exposé et la fin assez proche j’imagine pour le vieux bonhomme que je suis. Je ne peux pas dire que quand j’y réfléchis, bien que redoutant la douleur, n’étant pas très rassuré quant à la suite, je ne peux pas dire, que ça me crée une émotion particulière. Quand on a aussi longtemps eu l’impression que les jours étaient comptés, ma foi, on se fait à l’idée que la fin est proche. Par ailleurs, je suis soutenu par l’idée que la fin est la fin. Les générations qui suivent suivront leur chemin et trouveront des meilleures issues que les nôtres.

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